TikTok, quésako ?

Cela faisait longtemps qu’un nouveau réseau social n’avait pas fait couler autant d’encre ni déchaîné autant de passion. Pas une semaine ne se passe sans qu’une actualité ne concerne le réseau social chinois. Entre une croissance fulgurante et les accusations portant sur la gestion des données personnelles de ses utilisateurs, TikTok est au centre de toutes les attentions. Il était donc temps de faire le point sur ce fameux réseau social que tout le monde semble connaître sans pour autant l’avoir vraiment exploré. Alors TikTok, c’est quoi exactement ?

En bref

TikTok est une plateforme de partage de vidéos courtes (Douyin en Chine), lancée par ByteDance, une entreprise de technologie chinoise, en septembre 2016. Si le concept n’avait alors rien de novateur, l’application a connu un fort retentissement à son lancement. En un an, elle a atteint 100 millions d’utilisateurs et 1 milliard de vidéos vues par jour, et s’est rapidement imposée en Asie (en Thaïlande et au Japon notamment). Parallèlement, une autre application au concept similaire gagnait du terrain aux États-Unis, Musical.ly, dont le concept reposait sur de courtes vidéos musicales de 15 secondes synchronisées sur les lèvres (« lipsync »). En novembre 2017, ByteDance rachète Musical.ly pour près d’1 milliard de dollars, et finit par fusionner les deux applications en 2018, tout en conservant le nom de TikTok.

Comme l’évoque le logo de TikTok (une note musicale), la musique est toujours au cœur de l’ADN du réseau social. Le nom de l’application proviendrait de l’expression « Every second count » (pour signifier l’écoulement du temps sur une horloge), et ferait référence à la durée limitée des vidéos (15 secondes), même s’il est possible d’en ajouter plusieurs à la suite. 

En quelques chiffres 

TikTok est un véritable raz-de-marée et a connu une année exceptionnelle en 2019. Selon une étude de Sensor Tower, l’application a enregistré 738 millions d’installations en 2019, ce qui en fait la deuxième la plus téléchargée (hors gaming) dans le monde derrière Whatsapp et devant Messenger. 

Selon certaines prévisions, TikTok devrait toucher 45,4 millions d’utilisateurs en 2020, soit une augmentation de 22 % par rapport à 2019. Avec 315 millions d’installations pendant le premier trimestre 2020, soit le plus grand nombre de téléchargements pour une application en un trimestre, TikTok a atteint 2 milliards de téléchargements dans le monde depuis sa création.  

En ce qui concerne la composition socio-démographique, la tranche d’âge des 10-19 ans représente la part la plus importante d’utilisateurs, même si on dénombre 5,5 fois plus d’utilisateurs adultes aux États-Unis en 18 mois. 66 % des utilisateurs de TikTok ont moins de 30 ans. 41 % des utilisateurs ont entre 16 et 24 ans.

En France, la plateforme revendique 4,4 millions d’utilisateurs actifs mensuels qui y passent quotidiennement 48 minutes et ouvrent l’application 9 fois par jour en moyenne. En comparaison, le temps quotidien passé sur Facebook est de 58 minutes et de 53 minutes sur Instagram (ces chiffres sont toutefois globaux). En termes d’audience, les utilisateurs sont majoritairement des femmes (à 67 %) et 45,7% des moins de 13 ans déclarent utiliser Tik Tok.

Cependant, tous ces chiffres ont été publiés avant le confinement qui a modifié l’audience du réseau social avec notamment l’arrivée d’utilisateurs trentenaires, ce qui a donné lieu à des battles humoristiques entre générations.

Une grande diversité de contenus

S’il est aisé de caricaturer le réseau social en se focalisant sur les contenus d’ados se filmant dans des poses narcissiques, TikTok révèle rapidement des contenus d’une grande richesse et diversité. Les artistes y ont notamment trouvé un formidable levier de notoriété et visibilité, permettant notamment grâce au live stream de créer une relation de proximité avec leur communauté. 

La plateforme a aussi été investie par des sujets plus sérieux. Une des dernières tendances du moment ? L’émergence des médecins sur la plateforme. Un mouvement qui s’est renforcé pendant la crise sanitaire. Mais les fake news touchent de plus en plus le secteur de la santé, a fortiori depuis la propagation du Coronavirus (le ministère des Solidarités et de la Santé ayant même été jusqu’à préciser, dans sa série Desinfox, que la cocaïne était inefficace contre la Coronavirus !). Ainsi, pour lutter contre la désinformation médicale, de nombreux médecins se sont lancés sur TikTok. L’objectif d’une telle démarche est de toucher un public jeune en jouant intelligemment avec les codes visuels habituels de la plateforme. S’attaquant à des sujets comme la sexualité, la maladie, ou l’hygiène de vie, certains médecins ont acquis une grande popularité, à l’instar de la généraliste Rose Marie Leslie qui comptabilise plus de 750 000 abonnés grâce à ses clips sur la contraception, l’acné ou les dangers de la cigarette électronique. Ces « toubibs du web » se donnent pour objectif de démystifier les idées et défis farfelus qui pullulent sur la plateforme. L’Organisation Mondiale de la Santé a même créé son compte TikTok où elle diffuse notamment des informations pratiques pour lutter contre la propagation du Coronavirus. 

@drleslieWhat parts of your body do we use a stethoscope for?? ##learnontiktok ##tiktokpartner ##doctor ##woah♬ FANTASIA REAL_SAYDER FT JAVEE – The Phraternity MPG

Vers une politisation du réseau social ?

Outre l’impact du confinement sur le profil des utilisateurs du réseau, TikTok a également été une plateforme de relais importante et d’amplification du mouvement Black Lives Matter, à tel point que certains journalistes et experts n’hésitent pas à parler de politisation du réseau. Le hashtag #BlackLivesMatter offre sur le réseau un flux ininterrompu de contenus consacrés au mouvement, des prises de parole et témoignages dénonçant le racisme. Un basculement toutefois à relativiser dans la mesure où TikTok n’a jamais voulu être une application politique et à même été souvent accusée de censure, ou de shadow-banning, une technique consistant à limiter la visibilité de certaines vidéos. Cependant, il semble qu’à cause des critiques concernant l’influence du gouvernement chinois sur la censure des contenus et la modération, l’entreprise tente d’infléchir sur image en rappelant avec force son indépendance (les serveurs de TikTok se trouveraient hors de Chine et aucune des données hébergées ne serait sujette à la loi chinoise selon l’entreprise). Le réseau social a d’ailleurs annoncé récemment la suspension de son application à Hong Kong après l’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur la sécurité nationale.

@jamieleehurttTikTok is trying to delete this vid! PLS LET THIS CONT. to go viral! BLACK LIVES MATTER!!! Harsh reality! SUPPORT##blacklivesmatter ##blackkidsmatter♬ original sound – jamieleehurtt

Cette politisation n’est pas que le fait des utilisateurs puisqu’Emmanuel Macron a profité des résultats du baccalauréat pour créer un compte officiel sur la plateforme et féliciter les lauréats. Une intervention qui a incité d’autres personnalités politiques à se lancer également sur la plateforme, à l’instar de Jean-Luc Mélenchon qui a posté une vidéo en réaction à celle du Président de la République. Certes, ce n’est pas la première fois que les personnalités politiques investissent des réseaux sociaux à la cible jeune (Snapchat), mais ce lancement récent témoigne d’une évolution conséquente de la plateforme, de sa popularité et de son image auprès du grand public. 

@emmanuelmacronSi vous venez d’avoir votre Bac, ce message est pour vous ! ##bac ##bac2020♬ son original – emmanuelmacron

Un réseau social qui rebat les cartes de l’influence

TikTok a rebattu les cartes de l’influence, en faisant émerger de nouveaux influenceurs qui étaient jusqu’alors inconnus du grand public. Nouveaux formats, nouveau langage, nouvelle cible… il était donc logique que les premières stars du réseau social soient des outsiders. Cependant, il est intéressant de souligner la percée de Tibo Inshape, l’un des rares influenceurs mainstream traditionnels, bien installé sur Youtube et Instagram, qui s’est très rapidement lancé sur TikTok. L’influenceur fitness est, en effet, celui qui diversifie le plus sa présence digitale, et n’hésite pas à s’investir très rapidement sur les réseaux sociaux émergents (comme il l’avait fait auparavant avec Snapchat). Il suffit de comparer les premières vidéos postées par l’influenceur pour se rendre compte du chemin parcouru et du travail accompli pour s’approprier les nouveaux codes de TikTok. Une prise de risque payante puisque Tibo Inshape figure aujourd’hui parmi les stars de TikTok avec près de 700 vidéos postées et plus de 3,7M d’abonnés.

Il ne suffit, en effet, pas d’être une personnalité reconnue pour s’imposer sur tous les supports digitaux. La création d’un compte sur un nouveau réseau social implique de repenser sa ligne éditoriale et ses contenus. On se souviendra à cet égard que Cyprien, deuxième Youtubeur français le plus populaire, n’avait pris conscience du phénomène TikTok que lorsqu’il avait vu des mèmes de lui circuler. Cependant, le confinement a encouragé de nombreux Youtubeurs à se lancer sur TikTok, tels que Squeezie, Mcfly et Carlito, Norman, Cyprien, Natoo ou encore Enjoy Phoenix. Si la plupart d’entre eux ont rapidement gagné en followers, généralement entre 500k et 1M (1,7M pour Squeezie), leur volume de production demeure limité (une dizaine de vidéos) et leur popularité loin derrière les stars actuelles du réseau (Lea Elui Ginet, star du réseau social en France, cumule plus de 12M d’abonnés).

@squeezieEt vous ça se passe comment votre confinement ?##jerestechezmoi♬ son original – squeeziemaispourdevrai


Seul l’avenir nous dira si TikTok n’était pour ces Youtubeurs qu’un passe-temps temporaire ou un réel investissement dans la durée.

TikTok va-t-il (vraiment) détrôner Instagram ?

C’est un peu la tendance en ce moment qui voit fleurir nombre d’articles annonçant que le réseau social va détrôner Instagram. En janvier dernier, le DG et fondateur de Snapchat, Evan Spiegel, a ainsi affirmé que la plateforme TikTok pourrait devenir plus importante qu’Instagram car elle se concentre plus sur le talent que sur les likes. On peut effectivement comprendre l’engouement pour la plateforme, et il est vrai que celle-ci fait preuve d’une créativité rafraîchissante là où Instagram à tendance à s’uniformiser, esthétiquement et éditorialement. Toutefois, TikTok souffre d’une faiblesse qui fait paradoxalement sa force, et c’est le format vidéo. Un format dynamique et créatif qui suscite de l’engagement, mais qui demande beaucoup plus de temps en termes de création (les transitions sont notamment cruciales pour produire une vidéo dynamique). On imagine donc mal un utilisateur lambda publier régulièrement des vidéos, alors qu’une simple photo est beaucoup plus simple à réaliser, même retouchée. Par ailleurs, c’est sans compter l’incroyable capacité des réseaux sociaux à copier les uns sur les autres en dupliquant certaines fonctionnalités. Instagram a ainsi lancé récemment un nouveau format de diffusion, les “Reels”, qui permet aux internautes de poster des vidéos de quinze secondes basées sur l’humour, la musique ou des “challenges” à partager. Il est encore prématuré de se prononcer sur l’impact d’une telle fonctionnalité, mais rappelons que les stories ont également été empruntées à un autre réseau social en vogue à l’époque (Snapchat) et qu’elles ont fait fureur sur Instagram, confortant son statut de leader.

Des polémiques en cascade

Revers de cette fulgurante ascension, TikTok est au cœur de nombreuses polémiques, notamment sur ses liens avec le gouvernement chinois et le traitement des données personnelles. Même si le réseau social se veut rassurant, martelant son indépendance, l’entreprise est prise dans les filets de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine (notamment sur Huawei) et subit les assauts réguliers des élus américains. Mais outre ce débat, TikTok est également accusé d’être le repaire de prédateurs sexuels. Avec le hashtag #Balancetontiktokeur, des milliers de jeunes filles mineures dénoncent les demandes de photographies d’elles dénudées faites par des utilisateurs majeurs de Tik Tok ainsi que les violences sexuelles. Un mouvement qui a été lancé sur Twitter le 18 juin dernier et qui a généré plus de 150 000 tweets en moins d’une semaine.

Avant de juger, il faut tester !

Au-delà d’une présentation purement théorique de ce réseau social, il convient avant tout de le tester et de l’explorer. Nombreux sont ceux prompts à condamner un réseau pour les mauvaises raisons, notamment en invoquant le profil des utilisateurs, jugés trop jeunes. TikTok ne serait pour beaucoup qu’un ersatz de Snapchat, un réseau social destiné à la génération Z. C’est oublier que les utilisateurs ne cessent de se diversifier, et que TikTok fait preuve d’une créativité peu commune, mêlant contenus de pur divertissement, mais également artistiques, didactiques. Et pour vous en convaincre, nous reviendrons prochainement avec notre top 10 des comptes à suivre sur le réseau. En attendant, allez TikToker.